Les dinosaures avant Bernissart: terribles et monstrueux

Le genre Iguanodon a été créé en 1825 par le médecin anglais Gideon Mantell sur base de fossiles fragmentaires découverts dans le sud de l’Angleterre. C’est un des trois genres sur lesquels Richard Owen s’est basé pour créer, en 1841, le célèbre groupe des Dinosauria. Avant 1878, les connaissances sur les dinosaures n’en étaient qu’à leurs balbutiements, ce qui explique l’impact de la découverte des iguanodons de Bernissart, à la fois dans la communauté scientifique et sur le grand public.
Le nom « dinosaure » est né en 1841. Lors d'une conférence à Plymouth, le célèbre paléontologue anglais Richard Owen lance le terme Dinosauria. Sauros signifie « lézard », deinos se traduit généralement par « terrible », mais Owen a choisi « fearfully great », « effroyablement grand ». Ces lézards-crocodiles géants vivaient sur le continent et présentaient des structures anatomiques inhabituelles. Ils diffèrent nettement des sauriens amphibies qui vivent aujourd'hui sur la terre ferme, écrit-il.
Owen n'était pas seulement un scientifique doué. Il a supervisé la première reconstitution grandeur nature d'un dinosaure et a été à l'origine de la création du musée d'histoire naturelle de Londres. Dès lors, les dinosaures ne sont plus le domaine privé de scientifiques amateurs excentriques, mais fascinent un large public.
Scrotum humanum
Les testicules pétrifiés d'un géant ? Aux XVIIe et XVIIIe siècles, personne ne comprenait ce que ces os pétrifiés étaient. Il s'en est fallu de peu pour que Scrotum humanum soit le premier nom scientifique d'un dinosaure.
Bien avant qu'Owen ne les étiquette, des os de dinosaures avaient été découverts, mais personne ne comprenait vraiment ce qu'ils étaient. La première représentation « scientifique » date de 1677 et est due au révérend Robert Plot (1640-1696). Elle figure dans son livre The Natural History of Oxfordshire (Histoire naturelle de l'Oxfordshire). La paléontologie en était encore à ses balbutiements à l'époque et les observations de Plot semblent assez exotiques. Il mentionne des « os de vis », des « cœurs de bœuf » et des « têtes de cheval » pour les moules intérieurs des escargots, ainsi que des « pierres d'étoiles » (colonies de coraux).

Son livre comprend également une illustration de la partie inférieure d'un os de cuisse d'une circonférence de 60 centimètres, c'est-à-dire plus grande que celle d'un éléphant. Plot conclut la description de cette jambe par les remarques suivantes : « c'était bien une vraie jambe, aujourd'hui pétrifiée » et « elle ressemble beaucoup au fémur d'un humain, ou du moins à celui d'un animal ». Il ne pensait pas qu'il s'agissait d'une jambe de cheval, de bovin ou d'éléphant, mais plutôt d'un géant. En réalité, cet os de cuisse appartenait à un dinosaure carnivore.
En 1763, cette jambe refait surface dans un livre de Richard Brookes, Natural History of Waters, Earths, Stones, Fossils, and Minerals. À côté de l'illustration du fossile, Brookes a noté le nom Scrotum humanum. Pensait-il vraiment qu'il s'agissait des testicules fossilisés d'un géant d'avant le déluge, ou s'agissait-il d'une plaisanterie indirecte ? Brookes a emporté ce secret dans sa tombe.
Premier nom de dinosaure

En 1970, le paléontologue britannique Beverly Halstead a noté avec défi que Scrotum humanum était bien le premier nom scientifique donné à un dinosaure. Selon les règles de la nomenclature zoologique, Scrotum humanum l'emportait sur Megalosaurus bucklandi, décrit en 1832 par le paléontologue allemand Hermann Von Meyer.
Néanmoins, la Commission internationale de nomenclature zoologique, l'organe officiel qui fixe les règles d'attribution des noms et tranche les litiges, s'est consciencieusement penchée sur le cas de Scrotum humanum. Dans son infinie sagesse, la vénérable commission a décidé d'accepter le Megalosaurus bucklandi de Meyer et non le Scrotum humanum de Brookes.
Le crocodile de Honfleur
A l'époque de Napoléon, les pionniers de la paléontologie moderne pensaient déterrer des ossements de reptiles fossiles.
Georges Cuvier (1769-1832) est considéré comme le fondateur de l'anatomie comparée et de la paléontologie « moderne » des vertébrés. Au cours de son illustre carrière, il a été, entre autres, « explorateur naturel » au Muséum d'histoire naturelle de Paris, professeur au Collège de France et membre de l'Académie française. Parallèlement, il fait une autre carrière dans l'administration sous l'empereur Napoléon.
En 1812, il publie son chef-d'œuvre : Recherches sur les ossements fossiles de Quadrupèdes. Dans le cinquième traité, Cuvier décrit, entre autres, un spécimen qu'un certain Bachelet, prêtre et naturaliste amateur, avait découvert en 1770 dans la ville normande de Honfleur. Après sa mort, C. Guersent, professeur d'histoire naturelle à Rouen, acquiert sa collection.
En 1799, le préfet du département de la Seine-Inférieure ordonne le transfert de la collection au Muséum d'histoire naturelle de Paris. Du spécimen de Honfleur, on connaissait les vertèbres, un fragment d'os pubien et une partie de la patte arrière. Cuvier pense qu'il s'agit d'un squelette de crocodile, dont les vertèbres présentent une morphologie particulière. Les vertèbres des crocodiliens sont généralement concaves à l'avant et convexes à l'arrière.
Dans le cas du spécimen de Honfleur, c'était l'inverse. Von Meyer, l'homologue allemand de Cuvier, a voulu attirer l'attention sur cette structure vertébrale inhabituelle en baptisant en 1832 le crocodile de Honfleur Streptospondylus altdorfensis (« vertèbre inversée d'Altdorf »). Cuvier et Von Meyer n'ont pas réalisé que le crocodile de Honfleur était un animal très particulier. Ce n'est qu'en 2001, plus de deux siècles après la découverte du fossile, que le paléontologue français Ronan Allain l'a réexaminé. Il a déterminé qu'il s'agissait d'un dinosaure.
Fossiles d'Iguanodon avant la lettre
En 1815, il publie la première carte géologique de la Grande-Bretagne. Lors de la prospection d'une carrière à Cruckfield en 1809 pour cette carte, il a trouvé des fragments de vertèbres et la partie inférieure d'un très grand tibia. Les os ont fini dans les collections du Muséum d'histoire naturelle, où ils sont tombés dans l'oubli. 170 ans plus tard, le paléontologue britannique David B. Norman les a retrouvés et a déterminé qu'il s'agissait des premiers fossiles d'Iguanodon officiellement découverts.

Méga lézard

Après la défaite de Napoléon, la paix règne à nouveau entre la France et l'Angleterre. Cuvier est enfin autorisé à traverser la Manche et, en 1817-1818, il rencontre ses collègues britanniques. À l'université d'Oxford, il s'entretient longuement avec le géologue William Buckland (1784-1856). Comme beaucoup de ses contemporains, Buckland était à la fois un scientifique et un ecclésiastique. Il a consacré toute sa carrière à concilier ces deux domaines.
De 1808 à 1812, Buckland parcourt l'Angleterre, l'Écosse et le Pays de Galles. Il examine de nombreux profils géologiques et emporte avec lui un grand nombre d'échantillons. En 1813, il devient professeur de minéralogie à l'université d'Oxford. Buckland montre à Cuvier sa collection de fossiles provenant de la carrière de Stonesfield, près d'Oxford. Cuvier se souvient avoir vu des fossiles similaires en Normandie.
Le 20 février 1824, lors de la première session de la Société géologique, dont il est le président, Buckland annonce la découverte des ossements de Stonesfield. Il baptise l'animal Megalosaurus ou « grand lézard ». Selon Buckland, le mégalosaure était un lézard amphibie d'environ 12 mètres de long. L'article publié plus tard dans l'année contient la première description scientifique de ce qu'Owen appellera plus tard un dinosaure. Il s'agit d'une session historique pour le monde de la paléontologie des vertébrés.
Le révérend William Conybeare a également une annonce importante à faire : un squelette presque complet de plésiosaure, le remarquable spécimen que la célèbre « chasseuse de fossiles » Mary Anning avait découvert à Lyme Regis. Gideon Mantell est également présent. Il évoque - moins officiellement - la découverte d'ossements similaires à ceux du mégalosaure de Buckland, qu'il avait trouvés dans la forêt de Tilgate, près de Cruckfield, dans le Sussex.
Le père de l'iguanodon
Le médecin de campagne anglais et paléontologue amateur Gideon Mantell a été le premier à dessiner une sorte de lézard quadrupède avec une corne sur le nez. Il a nommé cet animal Iguanodon.
Gideon Algernon Mantell (1790-1852), fils d'un cordonnier de Lewes dans le Sussex, commença sa carrière de médecin en 1819, mais ses véritables passions étaient la géologie et la paléontologie. Par chance, Mantell vivait à proximité de carrières riches en fossiles, dont celle de Cruckfield, où William Smith avait trouvé des ossements fossiles en 1809.
Mantell passait tout son temps libre dans les carrières, à la recherche de fossiles qu'il exposait ensuite fièrement chez lui. C'est à propos de cette collection qu'il écrivit son premier livre, The Fossils of the South Downs (Les fossiles des South Downs), en 1822. Les magnifiques planches lithographiques ont été réalisées par sa femme Mary Ann. Les pages 37 à 60 du livre sont consacrées à la forêt de Tilgate, le nom de deux carrières. Mantell écrit notamment que « les énormes dents, vertèbres, os et autres restes d'un animal du groupe des lézards sont peut-être les fossiles les plus intéressants du comté du Sussex ».
Mantell décrit également des dents à la morphologie très inhabituelle, dont l'émail était parcouru de crêtes et de rainures parallèles, ainsi que de très grandes côtes qui « ressemblaient davantage aux côtes des grands mammifères qu'à celles des reptiles ».
Des dents mystérieuses
D’après la légende, c’est Mary Ann Mantell qui a découvert ces dents cannelées alors qu’elle accompagnait son mari au cours d’une visite médicale dans la campagne. La réalité est sans doute plus complexe. Il paraît plus probable qu’un carrier local nommé Leney ait vendu ces dents à Mantell. Ce dernier a en effet appris aux ouvriers travaillant dans ces carrières à être particulièrement vigilants aux dents fossiles qui, d’après Cuvier, constituent les meilleurs indices pour l’identification des vertébrés.


Pendant trois ans, Mantell a tout fait pour savoir à quel animal appartenaient ces dents énigmatiques. Il chercha à entrer en contact avec des naturalistes anglais plus passionnés par l'anatomie comparée. Lors d'une réunion de la Société géologique de Londres, Mantell révéla les ossements de la forêt de Tilgate. Il suggéra qu'ils provenaient d'un reptile géant inconnu mangeur de plantes.
Tout le monde n'était pas d'accord avec cette interprétation. Selon le géologue William Clift, les dents appartenaient à un loup de mer géant (un poisson ressemblant à une perche) ou à un mammifère de l'« âge du déluge ». Mantell fut néanmoins encouragé à poursuivre ses recherches.
Un nouvel animal ?
Le 11 juin 1823, Charles Lyell écrivit à Mantell qu'il se rendait à Paris pour améliorer son français. Mantell lui demanda de montrer quelques fossiles, dont une dent, à Georges Cuvier, dont il appréciait la perspicacité. Lorsque le grand anatomiste reçut les spécimens le 28 juin, il comprit immédiatement que la dent était une incisive de rhinocéros et qu'un des os du pied était celui d'un hippopotame. Peu après, Mantell fit livrer à Cuvier des dents moins usées.
Le 10 juin 1824, Mantell reçut une lettre de Cuvier qui lui fit infiniment plaisir. « Ces dents me sont certainement inconnues ; elles n'appartiennent pas à un carnivore. Je pense qu'elles appartiennent à l'ordre des reptiles, car elles ne sont pas très complexes. Leurs bords sont déchiquetés et leur couche d'émail est mince. En apparence, elles ressemblent à celles des poissons-globe ou des poissons-hérissons, mais leur structure interne est complètement différente. Ne s'agirait-il pas d'un nouvel animal, un reptile herbivore ? Les plus grands mammifères actuels sont des herbivores. Les reptiles du passé étaient les seuls animaux terrestres. Pourquoi ne se seraient-ils pas nourris de plantes ? Certains des grands os que vous possédez appartiennent à cet animal, qui est à ce jour le seul de son espèce. Le temps confirmera ou infirmera cette idée. Il est impossible que l'on ne trouve jamais aucune partie de squelette à laquelle soient attachées des mâchoires avec des dents. C'est ce dernier objet qu'il faut rechercher avec la plus grande persévérance ».
Ressemblance avec l'iguane
Mantell se sentit encouragé par cette nouvelle et tenta de découvrir à quel reptile ces dents pouvaient appartenir. En 1824, il se rendit à Londres et, en compagnie du conservateur William Clift, bouleversa les collections du Hunterian Museum du Royal College of Surgeons afin de rassembler le plus grand nombre possible de dents ou de mâchoires de reptiles récents. Finalement, le jeune assistant de Clift, Samuel Stutchbury, indiqua à Mantell le squelette d'un iguane de la Barbade qu'il avait récemment préparé.
Mantell fut impressionné par la grande similitude morphologique entre les dents de l'iguane et celles, beaucoup plus grandes, de la forêt de Tilgate. Le 19 novembre, Mantell présenta à la Geological Society, avec la précieuse lettre de Cuvier à la main, l'état d'avancement de ses recherches sur l'« iguanosaure » de la forêt de Tilgate. Quelques jours plus tard, il reçoit une lettre encourageante de Buckland et une de William Conybeare.
Ces dents n'appartiendraient-elles pas à un nouvel animal, un reptile herbivore ?
Buckland n'a pas la moindre objection au nom d'iguanosaure pour le nouveau reptile de Tilgate Forest et propose même d'ajouter au nouveau genre les ossements qu'il avait d'abord attribués au megalosaurus. Conybeare, par contre, pensait que le nom « iguano saurus » n'était pas très approprié, car il pouvait également s'appliquer aux iguanes modernes. Il proposa les noms « iguanoides » (ressemblant à un iguane) ou « iguanodon » (avec des dents d'iguane). Mantell opta pour le second.
Mantell termina son célèbre article intitulé « Notice on the Iguanodon, a Newly Discovered Fossil Reptile, from the Sandstone of Tilgate forest, in Sussex » (Avis sur l'iguanodon, un reptile fossile récemment découvert dans le grès de la forêt de Tilgate, dans le Sussex) et l'envoya à Davies Gilbert. Ce dernier l'a lu le 10 février 1825 devant la société scientifique la plus influente d'Angleterre : la Royal Society of London. Grâce à cet article, Mantell, simple médecin de campagne et paléontologue autodidacte, fut élu membre.
Amalgame d'os
Depuis 1824, Mantell avait collecté de nombreux fossiles dans les carrières de la forêt de Tilgate et avait publié un autre livre à ce sujet. Dans cet ouvrage, il qualifiait l'énigmatique corne conique trouvée par sa femme de rhinocéros de l'iguanodon. Certes, en raison de la rareté des squelettes ou des pièces squelettiques reliées entre elles, les ossements étaient souvent déterminés de manière tout à fait arbitraire ou attribués à un groupe de grands vertébrés.
Pour simplifier les choses, Mantell a décrit en 1833 un nouveau type de grand reptile basé sur le membre postérieur partiellement connecté de ce qui s'avérera plus tard être un dinosaure cuirassé. Il a nommé ce reptile hylaeosaur.
Les découvertes de Tilgate étaient un amalgame d'os appartenant à toute une série de vertébrés. Mantell avait du mal à déterminer s'il s'agissait de crocodiles, de tortues, de plésiosaures (grands reptiles marins connus en Angleterre depuis le début des années 1820), d'iguanodons, d'hylaeosaurus ou d'un type de mégalosaure. Mantell regrettait de ne pas disposer d'un « plan de construction », car il aurait alors pu assembler les fossiles livrés en vrac pour en faire des squelettes. Il fut donc aux anges lorsqu'en 1834, il trouva un squelette incomplet de sa première et plus importante découverte : l'iguanodon.

En février 1834, des ouvriers découvrent des fragments de bois pétrifié dans une carrière près de Maidstone, dans le Kent, à la suite de l'explosion d'une croix de bus. Ils avertissent le propriétaire, William Bensted, qui remonte le bloc de pierre, extrait soigneusement les fossiles lui-même et les reconnaît comme des ossements d'un grand animal. Il publie sa découverte dans le Journal of The Amici Society, une revue littéraire et philosophique locale. La nouvelle fit rapidement le tour des journaux londoniens et une horde de curieux vint voir le spécimen, mais personne ne put placer les os chez lui.
Mantell arriva à Maidstone le 4 juin 1834 et reconnut immédiatement les membres inférieurs d'un iguanodon. En août, avec l'aide de quelques amis, Mantell réunit 25 livres sterling pour pouvoir acheter le bloc à Bensted. Bensted écrivit un poème racontant comment il avait découvert le bloc fossilifère et l'avait vendu à Mantell. Avec un certain sens de l'ironie, il surnomma le spécimen « The Mantell-piece » (la pièce de Mantell).
Corne sur le museau
Pour sa première reconstitution connue d'un iguanodon en 1834, Mantell s'est probablement appuyé sur le spécimen de Maidstone. Ce dessin n'a jamais été publié mais est resté dans les archives du Natural History Museum de Londres. Elle a clairement représenté l'iguanodon comme un lézard à quatre pattes, ressemblant beaucoup à un iguane, avec une corne sur le museau. Le géologue anglais Henry De la Beche (1796-1855) s'est également inspiré du spécimen de Maidstone pour l'une de ses célèbres caricatures paléontologiques : Le Dr M. en extase à l'arrivée de son saurien domestique. Lorsque l'iguanodon de Maidstone fut découvert, Mantell avait déménagé. Il se sentait à l'étroit dans sa ville natale de Lewes.

Il se sentait à l'étroit dans sa ville natale de Lewes et, en 1833, il décida de déménager à The Steine, une maison située dans un quartier aisé de Brighton. Au grand désespoir de sa femme, la maison familiale devint rapidement un musée. Malheureusement, la vie à Brighton ne se déroula pas aussi bien que prévu. Mantell avait peu de patients et encore moins de mécènes.
En 1838, il put publier son livre Wonders of Geology, mais ses problèmes d'argent étaient tels qu'il dut vendre son impressionnante collection au British Museum pour 4 000 livres sterling. Cet argent lui permit de meubler un nouveau cabinet médical à Clapham. Après ce déménagement, Mantell ne fit plus de travaux géologiques sur le terrain. Il devint de plus en plus morose. Finalement, Mary Ann le quitta en 1839, emmenant les enfants avec elle. Deux ans plus tard, la colonne vertébrale de Mantell fut endommagée lors d'un accident, ce qui eut de graves conséquences pour le reste de sa vie.
Malgré tout, Mantell continua à publier jusqu'à la fin de sa vie. Le mercredi 10 novembre 1852, il souffrait tellement du dos qu'il prit une surdose de laudanum et mourut. Une plaque apposée sur la porte de sa maison à Lewis indique : « Il a découvert les ossements fossiles de l'homme. Il a découvert les ossements fossiles de l'iguanodon préhistorique dans le Weald du Sussex ».
Dinosauria
Richard Owen était l'inventeur du mot dinosaure. Cela a fait de lui le chouchou du grand public.

Pendant le déclin de Gideon Mantell, une nouvelle étoile de la paléontologie britannique est apparue : Richard Owen. Avec son œil vif, son esprit analytique et sa vaste connaissance de l'anatomie des reptiles, il réexamine les découvertes de Buckland et Mantell. Il synthétise leurs découvertes et invente le terme "dinosaure".
Owen est né en 1804 et a étudié la médecine à l'université d'Édimbourg. Son mentor est John Abernethy, qui l'encourage à devenir l'assistant de William Clift au Hunterian Museum du Royal College of Surgeons. Owen abandonne la médecine et se consacre entièrement à la recherche.
En 1836, il devient professeur au Royal College of Surgeons. Le 29 octobre de la même année, il rencontre pour la première fois Charles Darwin avec le célèbre géologue Charles Lyell. Ce dernier vient de rentrer d'un voyage de cinq ans autour du monde à bord du Beagle. Owen était impatient d'examiner les fossiles des grands mammifères que Darwin avait ramenés d'Amérique du Sud. Les conclusions d'Owen sur la paléofaune sud-américaine sont cohérentes avec la théorie transformiste de Darwin.
Le résultat le plus important de cette découverte est la confirmation de la loi selon laquelle les animaux vivants sont étroitement liés aux espèces éteintes ».
Pas un adepte de Darwin
Owen n'était pas un partisan des idées transformistes de Darwin, ni à l'époque ni depuis. Il estimait que les étranges créatures que Darwin avait collectées en Amérique du Sud témoignaient de vagues d'extinction. Selon Owen, elles avaient été causées par des changements environnementaux catastrophiques, ce que Cuvier et Buckland avaient déjà affirmé. Owen pensait que les espèces ne pouvaient pas changer. Pourtant, il est évident qu'au cours des temps géologiques, de nombreuses formes se sont succédé. Selon Owen, c'est parce qu'il y a eu des créations et des extinctions répétées. Tout au long de sa vie, Owen persista dans ses convictions et provoqua de nombreuses querelles intellectuelles, politiques et même personnelles avec Darwin et son bruyant « bulldog », le biologiste Thomas Henry Huxley.
La carrière prolifique d'Owen dura jusqu'à l'âge de 85 ans. Il a publié plus de 600 articles scientifiques. Avant 1841, il avait déjà préparé plusieurs catalogues très détaillés de la collection du Royal College of Surgeons. Ce faisant, il devint un si grand expert en anatomie comparée que Buckland le surnomma le « Cuvier anglais » en 1842.
Des étoiles en Angleterre
Grâce à sa connaissance de l'anatomie des reptiles fossiles et vivants, Owen a reconnu que les os des grands "sauriens" décrits par Buckland et Mantell ne pouvaient être classés dans aucun groupe majeur de reptiles actuels. Les os ne provenaient certainement pas de lézards, ni de crocodiles, ni d'aucun autre groupe de reptiles vivants. Ils devaient donc appartenir à un groupe de reptiles disparu depuis longtemps.
« Ce groupe, qui comprend au moins trois genres de sauriens connus, se caractérise par un grand sacrum composé de cinq vertèbres raidies étrangement construites, par la hauteur, la largeur et le relief externe des arcs nerveux des vertèbres dorsales, par l'articulation bipartite entre les côtes et les vertèbres... Les os des membres sont relativement grands. Ils possèdent de grandes cavités et des saillies inhabituelles bien développées et se terminent par des métacarpes, des métatarses et des phalanges qui, à l'exception des phalanges des ongles, ressemblent plus ou moins à ceux des mammifères lourds à peau épaisse. Avec les longs os creux, cela montre que ces espèces vivaient sur la terre ferme.
La combinaison de ces caractéristiques - celles du sacrum ne se retrouvent pas chez d'autres reptiles, d'autres sont observées dans des groupes qui diffèrent aujourd'hui les uns des autres, mais toutes sont présentes chez des créatures dont les dimensions dépassent les plus grandes de tous les reptiles existants - sera probablement considérée comme une raison suffisante pour créer une tribu ou un sous-ordre distinct de reptiles sauriens, pour lesquels je propose le nom de dinosauria. »
En 1841, Owen enrichit le jargon scientifique d'un nouveau nom. Ce nom ne tarde pas à entrer dans le langage courant et à être promis à un bel avenir. La presse anglaise de l'époque se plaît à relater les querelles du petit monde scientifique, conférant à la science une place de choix dans la culture populaire. Avec l'"invention" des dinosaures, Owen crée une nouvelle icône. Lui et ses dinosaures deviennent de véritables stars en Angleterre.
Le Crystal Palace
Owen ne tarde pas à montrer au grand public comment il voit les dinosaures : en 1854, ces reptiles géants sont présentés grandeur nature dans le célèbre Crystal Palace, dans la banlieue de Londres. Ce palais de cristal avait été érigé à l'origine dans Hyde Park en 1851 pour accueillir la première exposition universelle. Celle-ci n'a duré que six mois et, en 1852, le Crystal Palace a été démantelé et agrandi dans le sud de Londres.

Le sculpteur Benjamin Waterhouse Hawkins (1807-1894) s'est vu confier la tâche difficile de réaliser des reconstitutions grandeur nature de toute une série d'animaux disparus : dinosaures, ichtyosaures, plésiosaures, amphibiens, crocodiles et ptérosaures. Gideon Mantell s'était d'abord vu proposer d'assurer la direction scientifique des travaux, mais il n'était pas très emballé par le projet de montrer des reconstitutions grandeur nature et a rapidement cessé d'y participer. Owen a pris la relève et a fait valoir ses propres opinions sur les dinosaures.
Hawkins a tenté une approche scientifique. Il étudie d'abord les fossiles au Hunterian Museum, au British Museum et à la Geological Society. Il réalise ensuite des modèles au 1/6 ou au 1/12 qu'il montre à Owen, qui les critique. Lorsque ce dernier est enfin satisfait, Hawkins modèle les sculptures en trois dimensions dans l'argile. Pour certaines sculptures, il lui a fallu jusqu'à 100 tonnes d'argile. Owen souhaitait représenter les dinosaures sur quatre pattes, ce qui a facilité le travail de Hawkins et de ses ouvriers. La reconstitution de l'iguanodon est extrêmement difficile et prend beaucoup de temps.
Le soir du Nouvel An 1853, Hawkins organisa un banquet dans la maquette creuse de l'iguanodon. Il a enlevé le dos pour que les invités puissent s'asseoir autour d'une table festive. Les 21 invités, scientifiques et sympathisants, sont entassés dans le ventre de l'iguanodon. En bout de table, Owen fait l'éloge de Hawkins, soulignant qu'il est très important d'étudier les vies antérieures.
Le 10 juin 1854, la reine Victoria inaugure le parc de Crystal Palace. Plus de 40 000 personnes y assistent et l'une des principales attractions est constituée par les dinosaures de Hawkins. Ils étaient harmonieusement dispersés sur des îles artificielles dans les jardins.

Musée britannique
La contribution d'Owen au Crystal Palace a certainement été un moment fort de sa vie. Mais en 1856, sa carrière prend un nouvel essor : il est nommé intendant en chef des collections d'histoire naturelle du British Museum. Il se lance immédiatement dans une campagne en faveur d'un nouveau musée pour ces collections. Et c'est ce qui arriva : un bâtiment flambant neuf fut construit à South Kensington en 1873. Le British Museum (Natural History) ouvre ses portes en 1881, sous la direction d'un Richard Owen au sommet de sa gloire.
Parmi les nombreuses publications d'Owen, seules quelques-unes concernent les dinosaures, mais elles sont extrêmement importantes et pionnières pour l'époque. Il a décrit plusieurs genres de dinosaures. Jusqu'au milieu des années 1870, Owen a continué à publier sur les nouveaux fossiles de son dinosaure préféré, l'iguanodon. Ses monographies, publiées par la Palaeontographical Society et magnifiquement illustrées, sont des chefs-d'œuvre de la paléontologie.
À partir des années 1870, Owen abandonne peu à peu l'étude active des dinosaures. Cela ouvre la voie à une nouvelle génération de paléontologues britanniques qui s'approprient peu à peu le territoire exclusif du grand savant et peuvent développer de nouvelles idées. Mais l'Angleterre n'est plus l'épicentre de la recherche sur les dinosaures.
La guerre des os
De l'autre côté de l'Atlantique, les paléontologues ne sont pas en reste. Ils se sont même lancés dans une course à l'échalote scientifique et n'ont pas hésité à se contrecarrer les uns les autres.
Dans les années 1850 et 1860, les piles de fossiles dans les collections américaines ne cessent de grossir. De nouveaux genres sont décrits sur la base de fossiles fragmentaires. C'est surtout le travail de Joseph Leidy (1823-1891), médecin et anatomiste de Philadelphie. On l'a décrit comme "le Richard Owen américain", lui-même surnommé le "Cuvier anglais". Contrairement à Owen, arrogant, jaloux et souvent machiavélique, Leidy était connu comme un homme calme, digne et humble. De plus, il était un fervent défenseur des théories de Darwin.
En 1858, William Parker Foulke (1816-1865), également originaire de Philadelphie, passe ses vacances à Haddonfield dans le New Jersey. Il apprend qu'un voisin a trouvé de grandes vertèbres fossiles 20 ans plus tôt alors qu'il extrayait de l'argile dans sa ferme. Foulke en informe Leidy, qui se rend immédiatement sur place. L'équipe continue à creuser, mais sans résultat significatif.
La posture du kangourou
Foulke et Leidy présentent leur découverte en décembre 1858 devant l’Académie des Sciences naturelles de Philadelphie. Leidy décrit les dents et ossements découverts, qu’il attribue à un “saurien herbivore géant”, baptisé Hadrosaurus foulkii (“gros lézard de Foulke”) et qu’il considère comme un proche parent d’Iguanodon. C’est la première fois qu’on retrouve, aux États- Unis, de nombreux ossements d’un même dinosaure : neuf dents, un fragment de mâchoire inférieure, une série de 28 vertèbres, des os longs des pattes et de la ceinture pelvienne (la “hanche”). Alors qu’Owen considère Iguanodon comme un lourd animal quadrupède, Leidy pense quant à lui qu’Hadrosaurus était bipède :
« La grande disproportion de taille entre les parties avant et arrière du squelette d’Hadrosaurus me font penser que ce grand lézard herbivore éteint devait avoir été un bouteur se tenant en position redressée, comme un Kangourou, sur ses extrémités postérieures et sa queue… Hadrosaurus était très probablement amphibie ; et bien que ses restes aient été trouvés dans des dépôts marins, leur rareté nous laisse supposer que ceux en notre possession ont été transportés dans les courants d’une rivière depuis les rives où vivaient ces animaux» (Foulke & Leidy, 1858).
Comme en Angleterre, derrière Leidy, une génération montante de jeunes paléontologues attend avec impatience. L'un d'entre eux est le célèbre Edward Drinker Cope (1840-1897). Ce jeune homme originaire de Fairfield, près de Philadelphie, est vraiment brillant et précoce. Il publie son premier article scientifique sur les salamandres alors qu'il n'a que dix-huit ans. Au cours de sa carrière, il a écrit près de 14 000 articles, monographies et livres sur un très grand nombre de groupes d'invertébrés et de vertébrés, récents ou fossiles.
En 1860-1861, il suit une courte formation à l'Académie des sciences naturelles de Philadelphie, où il étudie l'anatomie comparée avec Leidy, entre autres. De 1863 à 1864, pendant la guerre civile américaine, Cope voyage en Europe. Il y rencontre certains des plus grands experts en anatomie comparée et en herpétologie, l'étude des amphibiens et des reptiles. De retour en Amérique, il se voit confier la chaire d'histoire naturelle du Haverford College, une institution quaker renommée, alors qu'il n'a obtenu aucun diplôme officiel.
En 1866, il décrit son premier dinosaure, qu'il nomme Laelaps aquilunguis, du nom du chien de la mythologie grecque qui ne manquait jamais sa proie. Le squelette de ce grand dinosaure carnivore a été trouvé dans une carrière de marbre au sud du New Jersey et date du Crétacé supérieur. Dans le même article, Cope suggère que le laelaps et l'iguanodon ont adopté la "posture du kangourou" que Leily attribue également à l'hadrosaure.

Archi-ennemis
Othniel Charles Marsh (1831-1899) est l'ennemi juré de Copes. Il est né dans le nord de l'État de New York. Lorsque le petit Othniel a trois ans, sa mère, la sœur du riche financier et philanthrope George Peabody, meurt. À l'âge de 21 ans, Marsh hérite de la dot que Peabody avait donnée à sa sœur. Cela lui permet de fréquenter la Phillips Academy, un lycée réputé d'Andover dans le Massachussetts, puis Yale, où il passe six ans. De 1862 à 1865, Marsh, comme Cope, part en Europe pour parfaire sa formation.
Peabody est célibataire, n'a pas d'héritiers directs et envisage de consacrer sa fortune à diverses œuvres caritatives. Marsh le persuade facilement de laisser 15 000 dollars à Yale, qui les utilisera pour créer un musée d'histoire naturelle. Grâce à ce cadeau, Marsh est nommé professeur de paléontologie à Yale en 1866, le premier aux États-Unis. Un an plus tard, il devient également le premier conservateur du musée d'histoire naturelle Peabody de l'université de Yale.
Les équipes de Cope et de Marsh ont dynamité leurs sites respectifs et volé leurs fossiles
Au début des années 1870, Cope et Marsh décident chacun de leur côté de rechercher des fossiles dans l'ouest des États-Unis. Les deux hommes chassent sur le même terrain et décrivent souvent les mêmes animaux sous des noms différents, ignorant complètement les découvertes de l'autre.
Les deux équipes concurrentes s'espionnaient, dynamitaient parfois leurs sites respectifs et volaient des fossiles à l'autre. Elles commettent des erreurs insensées dans leur lutte : de nouvelles espèces basées sur des ossements d'animaux différents ou, à l'inverse, des noms différents pour un même animal.

La falaise de Como
Leurs querelles aboutissent rapidement à une confusion indescriptible dans la taxonomie des reptiles et des mammifères fossiles. À partir de 1873, Marsh se rendit compte qu'il était plus facile et finalement moins coûteux d'employer des équipes de fouilles locales dans l'ouest, qui envoyaient les fossiles dans des boîtes.
1877 est une année faste pour Cope et Marsh. Leurs équipes respectives ont découvert un nombre incroyable de fossiles de sauriens géants dans les strates du Jurassique supérieur du Colorado. Très fragmentaires à l'époque, ils deviendront plus tard, sous le nom que Marsh leur donne en novembre 1877, des vedettes de la paléontologie : Stegosaurus armatus, Apatosaurus ajax, Apatosaurus grandis (qui deviendra plus tard Camarasaurus grandis), Allosaurus fragilis et plusieurs espèces de Nanosaurus, un dinosaure de petite taille.

En juillet 1877, le célèbre site de Como Bluff dans le Wyoming est découvert, où les équipes de Cope et de Marsh s'affrontent à nouveau. En avril 1878, un journal local, le Laramie Daily Sentinel, fait état de ce site merveilleux. Au cours des décennies suivantes, de nombreux squelettes de dinosaures bien connus du Jurassique supérieur ont été découverts. On pense au stégosaure avec ses plaques osseuses, au camptosaure, lointain cousin de l'iguanodon, à certains sauropodes géants et à de terribles carnivores.
Les fouilles de Como Bluff et de Bernissart ont permis de découvrir pour la première fois des squelettes exceptionnellement complets et cohérents de grands dinosaures. Ces animaux sont alors devenus des vedettes de la paléontologie, de part et d'autre de l'océan.

Les Iguanodons de Bernissart. Des fossiles et des hommes par Pascal Godefroit, paléontologue à l'Institut des Sciences naturelles. Le livre grand format de 328 pages contient 216 illustrations. Disponible à l'achat dans notre Museumshop.